Une première famille syrienne accueillie à l’Etage dans le cadre du programme européen de réinstallation des réfugiés

Dans le cadre de la mobilisation européenne pour l’accueil des nombreux réfugiés syriens et irakiens, la Fédération d’Entraide Protestante s’engage au quotidien sur tout le territoire national. Au courant de l’année 2016, l’association lyonnaise Pierre Valdo a répondu à l’appel d’offre et a sollicité le réseau pour accueillir des Syriens ayant fui les conflits et s’étant réfugiés dans différents camps situés en Turquie, en Jordanie et au Liban. L’association l’Etage participe à sa mesure à cette mobilisation générale et s’est engagée à accueillir 70 personnes par an sur 3 ans, soit 210 personnes en tout.

La première famille de 7 personnes est arrivée le 1er mars 2017. A la demande de l’OIM, une assistante sociale du Pôle Logement de l’Etage s’est rendue à Paris pour la chercher.

L’arrivée de la famille Y.  – Récit de l’assistante de service social en charge de l’accompagnement

JOUR 1 : L’attente est longue, ce 1er mars 2017 au terminal 2 de Roissy. Une autre association est là visiblement pour chercher également une famille. Comme ils ont déjà accueilli une famille syrienne, ils ont préparé une petite affiche en arabe et ils ont emmené avec eux une jeune femme pour traduire. Nous échangeons un peu sur nos questionnements :

  • Ah bon, vous avez déjà fait l’inscription des enfants à l’école, vous ? Vous ne croyez pas qu’ils auront besoin de souffler un peu avant d’aller en classe ? Mais comment avez-vous fait pour les inscrire alors qu’ils ne sont pas encore sur le territoire ?
  • Oh nous on est dans un petit village, c’est pas pareil qu’une grande ville comme Strasbourg, certaines démarches sont plus faciles…

Arrive alors la famille Y.

Monsieur Y me tend un large sourire et les passeports de tous les membres de sa famille. Au regard de la situation médicale de son fils ainé, c’est en bus que nous rejoindrons Strasbourg. En effet, il semble que l’OIM ait eu des expériences malheureuses avec la SNCF pour des familles précédentes, ils ont expressément affrété un mini bus. Cela nous a un peu surpris puisqu’en TGV, le temps de trajet aurait été réduit de manière conséquente.

2 Tous - aéroport - 01:03:2017

 

Mauvaise journée pour découvrir le périphérique parisien et les autoroutes de France, il fait froid, gris et il pleut, mais cela n’entame pas la bonne humeur apparente de la famille. Pendant le trajet, j’apprends les noms de chacun : Radwan le père, Fedaa la mère, Mahmoud, Mohamad, Ghazal et Mayar les enfants, et Ayman, l’oncle. Ils ne parlent ni anglais, ni français et nous nous débrouillons donc avec un pictogramme et des appels téléphoniques réguliers avec une interprète bénévole de l’Etage. Mahmoud quant à lui, est très lourdement handicapé. Il ne s’exprime pas et ne peut se déplacer sans aide.

 

3 b Chargement valises bus

 

 

3 a Mahmoud monte dans le bus

Après deux heures de route, nous nous arrêtons pour manger et faire une pause. Assise en face de moi, Ghazal se met soudainement à pleurer. Me tournant vers ses parents pour essayer de savoir ce qu’elle a, je comprends que je ne pourrais rien faire ou lui dire pour l’aider. L’oncle met sa main sur la tête de la jeune fille en me regardant, puis utilise ses doigts pour mimer quelqu’un qui s’éloigne et me dit « Sourya… » (Syrie).

 Les 7 heures de bus me permettent au moins de recueillir diverses informations qui partent un peu dans tous les sens : la famille vient d’Alep, où le père était artisan. Il tenait un genre de bar à jus de fruits. Mayar a oublié son ordinateur portable à l’hôtel à Istanbul. Fedaa a déjà appris à compter jusqu’à dix en français. Ils ont un cousin qui habite à Lille depuis 30 ans. Je me rends également compte du fait qu’ils n’ont aucune idée de l’endroit où ils vont. Ils me demandent dans quelle ville nous allons, s’ils vont pouvoir y rester. Ils me demandent de voir où Strasbourg se situe en France, je leurs montrent sur le GPS.

Nous arrivons vers 19h30 aux abords de Strasbourg. J’appelle un bénévole de l’association qui va nous rejoindre au logement de la famille pour leurs expliquer les principales choses à savoir. Il m’aidera également à répondre à leurs nombreuses questions.

A 20 heures, nous poussons la porte du logement dans lequel nous allons les héberger durant les mois à venir, le temps qu’ils se posent, qu’ils ouvrent leurs droits, observent leur nouvel environnement et réfléchissent à leur projet de vie en France.

La première réaction de Radwan est de dire que l’appartement est trop petit pour toute sa famille. Nous avons en effet dû tenir compte de différents paramètres pour trouver ce logement : il devait être adapté au handicap, facile d’accès en transport en commun et peu cher puisque la famille ne disposera pas de ressources très élevées dans les mois à venir. A Alep, ils avaient trois maisons et vivaient dans de plus grands espaces. C’est le début d’une prise de conscience pour la famille, celle d’une nouvelle réalité sans doute bien différente de leurs représentations, et de la perte d’un certain statut social. Je leurs montre les armoires, les lits, leurs explique comment utiliser la plaque chauffante, leurs montre la nourriture que nous avons rangée dans les placards, et les produits d’hygiène dans la salle de bain, mais la fatigue est trop lourde. La famille est debout depuis au moins 5 heures du matin et il est déjà 21 heures, il est temps que cette journée se termine. Sur le pas de la porte, Radwan me dit : « ne vous inquiétez pas, nous prendrons soin de cette maison, nous sommes très reconnaissants de ce qui est fait pour nous ».

 

4 Arrivée à l'appartement

 

JOUR 2 : Enfin du soleil ! Dans l’après-midi, je retrouve la famille au logement. Ils ont l’air épuisés. Je les emmène faire des photos d’identité. Ils découvriront vite la nécessité pour eux de disposer de tous les documents administratifs nécessaires, de photos pour les récépissés à la préfecture, etc. Je leurs montre le dossier que j’avais préparé pour eux à l’avance : les passeports, les laisser-passer, les attestations d’hébergement, les photos et leurs dis : « ça… trrrrrès important ! ». Le père sourit et me fait comprendre que je peux lui faire confiance pour veiller sur les précieux documents.

Je les accompagne ensuite à la CPAM du Bas-Rhin pour pouvoir ouvrir rapidement leurs droits. Ils auront sans doute tous besoin de soins à différents niveaux. Radwan explique être blessé à l’épaule, Ayman souffre des yeux, Fedaa dit être complètement déprimée. La CPAM est très réactive. Dès la semaine suivante, ils pourront tous se rendre chez un médecin.

JOUR 3 et suivants : être réfugié primo-arrivant, c’est un emploi à temps plein avec un agenda plein à craquer. Nous alternons les discussions et les déplacements. Je les accompagne à la banque pour ouvrir un compte, à la mairie pour obtenir l’attestation de quotient familial qui leur permettra de disposer d’une carte de transport à moindre coût, au centre médico-psychologique, à l’agence CTS. Ils essayent de trouver des repères : la mairie est à côté du pont, le bus 57 nous emmène chez le médecin, pour aller au magasin turc il faut tourner deux fois à droite. Le soir, ils s’assoient sur les canapés, épuisés, et demandent le programme du lendemain.

  • Demain ? Demain c’est les courses, je vous expliquerai un peu les prix, ensuite nous irons à la CPAM pour chercher vos attestations. Ce sont ces attestations que vous devrez montrer aux médecins que vous consulterez.

JOUR 13 : Aujourd’hui, la famille a rendez-vous à la Caisse d’Allocation Familiale du Bas-Rhin pour ouvrir ses droits au RSA. Radwan et Ayman ont déjà fait le tour trois fois de toutes les stations de tram de Strasbourg, mais ils ont diverses questions sur son fonctionnement. Avec l’aide de l’interprète notre traductrice syrienne, j’explique comment fonctionnent les panneaux d’affichage.

 

5 Explication tram

De retour dans leur logement, nous prenons enfin le temps de parler de leur parcours. Ils racontent la situation à Alep lorsqu’ils sont partis en 2011. Ils racontent le danger permanent, l’atmosphère de dénonciation générale et la faim, les magasins vides ou tout simplement détruits. Leur récit est parsemé de sifflements ou d’onomatopées qu’ils font pour imiter le bruit des balles et des explosions. Ils racontent comment ils ont dû, d’un jour à l’autre, partir sans se retourner et en laissant là tous leurs biens, leurs familles et leurs repères. Ils racontent qu’ils n’ont pas choisi d’aller en Turquie, mais qu’il s’agissait du seul couloir humanitaire possible à emprunter entre l’armée d’Assad et l’armée libre. Ils racontent comment ils ont passé la frontière, cachés dans des voitures. Comment Radwan a dû chercher du travail en Turquie, où ils sont finalement restés 5 ans avant de pouvoir rejoindre la France. Tout le monde est autour de la table et veut ajouter son commentaire. Mayar, 12 ans, bombe le torse fièrement lorsque son oncle raconte comment il a échappé à un tir de sniper.

Après ces échanges importants, Fedaa nous demande de la suivre dans la salle de bain. Elle semble avoir besoin d’aide pour comprendre le fonctionnement de la machine à laver. Pendant que la traductrice lui explique la fonction des différents boutons, elle prend un stylo et l’écrit en arabe à côté de chaque bouton correspondant.

6 Syriannisation machine à laver

Radwan revient ensuite sur les besoins de soins, notamment d’un ophtalmo pour son beau-frère. Il demande si nous pouvons y aller immédiatement. Nous prenons alors le temps d’expliquer qu’en France, il est nécessaire de prendre rendez-vous et qu’il y a souvent un long délai d’attente. Radwan n’en crois pas ses oreilles « en Syrie, je tapais juste à la porte, je ne comprends pas… ».  Pendant que l’interprète lui explique, il est perplexe. Ayman, lui, est pris d’un fou rire. Et c’est le fou rire général.

7 Explication RDV docteur

JOUR 16 : La famille commence à se sentir à l’aise dans le logement. Ils ont accroché des photos de chacun d’eux à Alep au mur des chambres. Aujourd’hui, Ghazal et Mayar vont s’inscrire à l’école. Ils ont rendez-vous avec leurs parents au Centre d’Information et d’Orientation. La personne leur demande de situer leur niveau scolaire sur un document comparatif entre la France et la Syrie.9 Niveau scolaire syrien

J’apprends qu’en Turquie, les enfants ne sont jamais vraiment allés à l’école. Les cours qu’ils ont suivis étaient donnés par les habitants du quartier. On leurs indique qu’il existe des classes UP2A, adaptées à l’accueil des migrants. Ces classes mettent l’accent sur des cours de français renforcés. La demande de Ghazal va être transmise au rectorat pour une entrée en 4ème. Pour Mayar, malgré ses 12 ans,  il entrera en école élémentaire, il faudra aller à la mairie pour l’inscrire.

9 Inscription école Ghazal 16:03:2017

Pour que la famille puisse disposer des ressources de première nécessité, plusieurs démarches sont en cours auprès de l’Office Français pour les Réfugiés et Apatrides et de la préfecture. En attendant, l’Etage leur remet chaque semaine des tickets services pour qu’ils puissent acheter de la nourriture et des produits d’hygiène. Fedaa indique que l’argent que nous leur remettons chaque semaine n’est pas suffisant. En lui posant quelques questions, nous comprenons qu’elle est habituée à cuisiner des produits frais uniquement. Elle explique qu’en Syrie, le surgelé est un produit de luxe et que la plupart des gens n’achètent pas dans les magasins, mais dans des fermes, directement chez les producteurs locaux. Je l’emmène dont avec son frère et son mari faire le tour d’un magasin de grande distribution. Ils comprennent alors qu’ils ont besoin de s’adapter à un mode de consommation différent. Tout du moins, ils commencent à le comprendre. Fedaa est presque en larme de soulagement de voir qu’elle pourra nourrir correctement ses enfants et qu’ils ne manqueront de rien, même si les produits sont très différents de ce qu’elle connaît.

JOUR 23 : Toutes les démarches administratives de première nécessité sont effectuées. La famille est autonome pour faire ses courses, se soigner et se déplacer dans Strasbourg, l’inscription scolaire de Gahzal est faite. Il reste cependant trois choses à faire : trouver des vêtements car la famille en manque cruellement, inscrire Mayar à l’école et trouver un lieu d’apprentissage du français pour les adultes. Dès 8h30, j’accompagne la famille au vestiaire du Centre Social Protestant, duquel elle repart avec cinq gros sacs remplis de chaussures, pantalons, manteaux et pulls.

11 CSP 2

10 CSP 1

Nous allons ensuite inscrire Mayar à la mairie pour son entrée à l’école élémentaire. La responsable des inscriptions lui a trouvé une place dans une classe UP2A et lui indique qu’il commencera sans doute mardi prochain. Il est ravi, enfin l’école !

Nous accompagnons ensuite les parents à l’association La Cigogne à Hoenheim. C’est une association créée par des syriens il y a seulement quelques mois et qui œuvre en faveur des réfugiés syriens, notamment en envoyant régulièrement des stocks de nourriture vers les camps où sont retranchés les civils d’Alep. Ils organisent également des cours de français pour les adultes arabophones. Le responsable nous montre les locaux. En repartant, Radwan nous confie que dès le lendemain, il ira à La Cigogne pour donner un coup de main au chargement des colis alimentaires vers la Syrie.

Le lendemain, je les reçois dans les locaux de l’Etage pour faire un point sur leur arrivée. La période « d’atterrissage » touche à sa fin. Ils auront encore beaucoup de choses à découvrir, de choix à faire, et de travail pour apprendre le français, mais il est important de pointer avec eux tout ce qu’ils ont déjà mis en place. Je les encourage à continuer ainsi. Fedaa semble très touchée : elle me dit qu’ils sont tous soulagés de pouvoir enfin reconstruire quelque chose de stable et qu’elle est bien consciente que le chemin qui reste à parcourir est encore long.

 Eve Chrétien, assistante de service social au pôle logement de l’Etage.

 Remerciements à la famille Y d’avoir donné son accord pour ce reportage

Le point de vue du propriétaire du logement dans lequel nous hébergeons la famille Y :

– En tant que propriétaire, comment avez-vous entendu parler de la possibilité de louer votre bien à une association ?

Lors d’une précédente mise en location via leboncoin.fr, j’avais été contacté par une association qui m’a expliqué le principe, j’ai été séduit par la démarche, mais l’appartement avait été rapidement loué. Suite au départ de mon ancien locataire j’ai pris les devants en contactant les associations référencées sur le site de la mairie de Strasbourg.

– Pour quelles raisons avez-vous choisi de louer votre bien à une association ?

Ce dispositif est avantageux à double titre : la satisfaction personnelle d’être acteur d’une démarche de solidarité ainsi que l’assurance et garantie sur le paiement des loyers et l’entretien du logement.

– Jusqu’ici, êtes-vous satisfait de votre choix ?

Je suis très satisfait de mon choix, l’association est réactive et professionnelle. Ce qui me séduit d’avantage c’est l’accompagnement de proximité qu’offre l’association aux personnes hébergées dans mon appartement.

– Souhaitez-vous ajouter quelques mots sur votre ressenti quant au fait que votre bien soit actuellement occupé par une famille de réfugiés syriens tout juste arrivée en France ?

 Je ressens de la fierté pour la mise en œuvre de cette chaine de solidarité en France. L’idée qu’une famille puisse souffler et repartir sur de bonnes bases après les atrocités de la guerre en Syrie me rend très heureux.

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